Ce digramme, fort répandu dans l'orthographe française sous les formes ai et ay, rappelle une ancienne diphtongue [ai]. En général, celle-ci s'est assez précocement simplifiée en e, voyelle avec laquelle ai se confond pour une bonne partie de son histoire.
Qui dit ai dit en général e ouvert ([è]), à quelques exceptions près où il est, selon les arbitres du bon usage, fermé ([e]).
En syllabe accentuée, Gramont prescrit un ai fermé dans les cas suivants1 :
Il s'agit là du bon usage qui, après bien des hésitations, semblait s'être fixé à la fin du XIXe siècle et auquel on devrait, dans l'idéal, pouvoir se référer aujourd'hui encore. La réalité est beaucoup plus flottante : aujourd'hui, un dictionnaire comme le Petit Robert admet, pour gai(e), à la fois [ge] et [gè], il prescrit [ke] pour quai, en accord avec Fouché2.
Il semble bien d'autre part que, pour sais, sait et vais, l'influence de la graphie ait plutôt favorisé l'e ouvert. Selon Fouché, je sais n'a conservé l'e fermé qu'à la Comédie-Française, alors que tu sais et il sait se prononcent traditionnellement en e ouvert3. Au passé simple, peu usité, -ai semble se maintenir fermé, tandis qu'au futur, le même digramme tend à se confondre avec le conditionnel en -ais. Mai et vrai sont en revanche plus ou moins stabilisés en [mè] et [vrè], encore qu'il existe, notamment dans les médias, une tendance à fermer toutes ces voyelles.
En syllabe inaccentuée, ai, plutôt ouvert quoique moins nettement qu'en syllabe accentuée, peut tout comme e se fermer sous l'effet de l'harmonisation vocalique lorsque la voyelle accentuée est elle-même fermée (aider, plaisir prononcés parfois [ede] et [plezir]). Un tel phénomène n'est de loin pas général, et il ne devrait pas se produire dans les formes de discours les plus soutenues. Ai se prononce bien sûr [Ë] dans certaines formes du verbe faire faisons, faisant) ainsi que dans le substantif faisan.
Dans les mots terminés en -ail, ou contenant le groupe -aill-, l'i se rattache non pas à l'a précédent mais il désigne au contraire l'l mouillé traditionnel, devenu yod aujourd'hui.
Les ai du français ne sont pas issus de la diphtongaison spontanée d'une voyelle latine, mais plutôt de la rencontre d'un a étymologique avec un yod provenant lui-même d'une consonne palatalisée. Ainsi, le i de faire provient-il de la palatalisation du c de fac(e)re, qui se transforme en yod avant de se vocaliser en i et de se fondre en une diphtongue (on parle de coalescence) avec l'a précédent4. Certains mots latins en -aria ainsi que les mots savants en -arium5 aboutissent en français au très productif suffixe -aire (paire, contraire, primaire, vulgaire, etc.).
C'est au cours du XIe siècle que la diphtongue [ai] évolue de manière transitoire ver [èi] avant de se simplifier, au début du XIIe siècle, en [è]. Comme le rappelle Lote6, il faut remonter à des poèmes assonancés pour trouver en fin de vers trace de la prononciation diphtonguée originelle : des mots en -ai- assonant en -a-. C'est le cas notamment dans la très archaïque Passion de Clermont-Ferrand7. Dans d'autres textes, même fort anciens, on trouve déjà des signes de l'évolution [ai] > [èi] > [è]. Ainsi, dans la Vie de Saint-Alexis, le mot lerme figure dans une laisse en a8, ce qui conduit à deux conclusions :
Dans le même poème9, on trouve aussi la graphie paleis, qui évoque l'étape intermédiaire ([èi]).
La Chanson de Roland traduit bien aussi de telles hésitations. La diptongue ai s'y rencontre en assonance aussi bien avec a (par exemple la laisse xx) qu'avec e1 (par exemple la laisse iv). Dans ce second cas, la graphie ai (repaire) coexiste avec la graphie e (desfere). Pas moyen, donc, de donner à ai une prononciation unifiée...
On trouve encore des signes de la prononciation diphtonguée dans des textes assonancés plus récents, comme le Charroi de Nîmes10 ou Aucassin et Nicolette11. Dans ces deux textes, il existe aussi des signes isolés de simplification : des formes verbales comme het (hait) et set (sait) figurent dans des laisses en e3 12. Dans les textes rimés, ai ne se trouve pas associé avec a, mais au contraire dès l'origine avec e, le plus souvent ouvert, avec lequel son histoire se confond désormais.
En finale absolue, et notamment dans les formes verbales, ai va rapidement se mettre à rimer avec le [e] final, entre autres, des participes passés13. C'est le cas de manière particulièrement nette chez Machaut. Que disent les dictionnaires de rimes du XVIe siècle de cette pratique déjà bien établie au moment où ils écrivent ? Curieusement, Tabourot n'autorise pas expressément ce type de rimes. Il n'en consacre pas moins un long développement à la finale ay, qu'il qualifie de diphtongue sans préciser ce qu'il entend par là. La Noue, c'est intéressant, distingue deux catégories de mots terminés en -ay :
Pour d'autres développements concernant un digramme ai fondu dans la voyelle e, on consultera le chapitre en question.
Les mots en -age (et, moins souvent, en -ache) apparaissent parfois sous les graphies -aige (et -aiche). Dans le suffixe latin -aticum, par exemple, d'où est issu le suffixe français -age, la présence de la palatale c ne devrait pas suffire, en théorie, à donner naissance à un yod et l'a devrait se maintenir tel quel. On considère donc la graphie ai comme dialectale (Nord, Est et Ouest)14. Si cette graphie atypique est absente, par exemple, de la Chanson de Roland, elle n'en apparaît pas moins dans un certain nombre de textes littéraires, et déjà dans certains textes assonancés comme le Charoi de Nîmes15. On la trouve aussi chez certains trouvères, comme Thibaut de Champagne, mais de manière isolée16 et pas à la rime, où -age reste de rigueur. Elle ne devient réellement fréquente qu'au XVe siècle où, par exemple, elle est quasiment systématique dans Maistre Pierre Pathelin. Cette farce recèle notamment les rimes corsaige : naige (pour neige), froumaige : l'aurai-je17, qui montrent sans équivoque que ces mots riment en e. Le registre de l'oeuvre est, il faut le rappeler, popularisant.
Les Traités de seconde rhétorique font aussi une large place à la graphie -aige, et ils associent volontiers les mots en -a(i)ge < -aticum avec des formes comme ai-je ou scay-je 18. On peut douter néanmoins, que [èJë] (ou [eJë]) se soient jamais insinués jusque dans la déclamation la plus soutenue. Quoi qu'il en soit, le XVIe siècle marque le déclin des graphies en -aige. Chez Marot, les graphies -aige et -age sont occasionnellement associées à la rime19, ce qui donne a penser que la première a perdu toute valeur phonétique spécifique. Ronsard ou Peletier me semblent avoir définitivement abandonné la graphie -aige. Quant aux dictionnaires de rimes, celui de Tabourot, qui n'est pourtant pas trop regardant lorsqu'il s'agit de recenser des rimes périlleuses, ignore complètement -aige ; celui de La Noue fait montre de la même ignorance et ne prend donc même pas la peine de mettre l'apprenti poète en garde contre l'emploi de ces formes déjà vieillies.
La fusion de ai et e étant consommée, tant dans la graphie que dans la déclamation, depuis le XIIe siècle, on est étonné de constater que, chez les premiers grammairiens, elle ne semble pas si évidente que cela.
En 1531, Dubois décrit une diphtongue a^i, prononcée « non pas comme deux voyelles distinctes, mais en exprimant doucement le son des deux voyelles en une seule syllabe, comme le cri du malade ou de celui qui soudain est blessé »20. Cette diphtongue a^i est mise partout où le digramme ai figure dans la graphie usuelle : pa^is (pour paix), fa^ire, a^imer, ta^ire, g-è ua^i (pour je vais), g'-ha^i (pour j'ai), a^igre, ma^igre. Quant à sa simplification en e, c'est dans la bouche des Normands que Dubois le Picard la place21.
Un tel témoignage peut-il être pris au pied de la lettre ? Il est permis, avec Thurot, d'en douter22. Il est probable en effet que le propos de Dubois soit ici, plus que de décrire l'usage le plus soigné, de justifier la graphie ai, là où elle a persisté comme là où elle a été réintroduite pour des raisons étymologiques, quitte à aller chercher (et à trouver) une diphtongue dans des registres dialectaux et populaires. En tous les cas, il ne fait pas le poids en face de la tradition plusieurs fois centenaire de la rime.
Les choses vont d'ailleurs changer rapidement, trop rapidement sans doute pour qu'on puisse y voir la trace d'un réel changement phonétique, au fur et à mesure que s'affinera la description phonétique du français. En 1542 déjà, Meigret doit bien chercher pour trouver une diphtongue ai :
Voyons premierement doncques celles [les diphtongues] qui commencent par à, & considerons si, ai, se treuue tousiours raysonnablement escrit, de sorte que les deux voyelles soient en la prononciation comme nous les voyons en aymant, aydant, hair. Il n'y a point de doubte qu'en mais, maistre, aise, vous ny trouuerez aucunes nouuelles de la diphtongue ay, mais tant seulement d'ung e qu i'appelle e ouuert, comme ia i'ay dict. 23
Pour entendre un son diphtongué, il doit puiser dans les cas particuliers. Avant une consonne nasale (aimant), la diphtongue ai a en effet pu persister plus longtemps que devant consonne orale ; dans haïr, il s'agit bien évidemment d'un hiatus et non d'une diphtongue ; quant au verbe aider, plusieurs grammairiens y reconnaissent la survivance d'une diphtongue voire d'un hiatus dans la prononciation familière, souvenir probable de formes médiévales comme aïst. Au siècle suivant, Vaugelas et Hindret reprocheront encore aux Parisiens une prononciation trisyllabique de aider24.
En 1550, le même Meigret ne donne plus que payant, ayant et gajant (probablement gageant) comme exemples de la diphtongue ai. Dans les deux premiers, on a un yod et dans le dernier un i consonne : plus trace, donc, d'une réelle diphtongue [ai]. Quant à aymer, il l'écrit désormais eymer, en précisant que la vieille forme amer, si elle survit dans l'écriture, n'est plus en usage. Pour le reste, il écrit vrey, j'ey, je direy (pour vrai, j'ai, je dirai), usant de la « diphtongue ei par e clós » ([ei])25. Pour la forme verbale ait, il donne les deux formes « q'il aye, ou eyt » ([ajë] ou [èi(t)])26.
Peletier est encore plus restrictif. Les formes verbales en -ay sont régulièrement notées chez lui par e fermé. Il écrit eyant, eyons pour ayant, ayons 27, ce qui est a interpréter comme e fermé suivi d'un yod ([ej-]), mais aussi eide/ pour aide où, comme le confirme le compte des syllabes dans ses vers, il entend une diphtongue ([ei]) et non un hiatus28. Dans son Dialogue, il hésite entre vrei et vrei (c'est-à-dire entre [ei] et [èi])29. On a, au masculin singulier vrei ([vrèi]), mais vree/ ([vrè-ë]) au féminin et, au pluriel, vrez ([vrèz]) dans ses vers phonétiques30, où l'on trouve aussi guei ([gei]) pour gai31. Ces mots en -ai n'apparaissent pas à la rime.
Ramus, dans son coup d'essai de 1562, donne gaiant et paiant comme seuls exemples de la diphtongue ai 32. Il ne fait donc rien de plus que citer Meigret. En 1572, il reconnaît encore ai comme une « vraye dipthongue », dont les exemples types sont paiant et aidant. Il admet néanmoins que cette diphtongue « s'altère » souvent en e, soit ouvert (faire), soit féminin (ferai)33. De fait, dans les deux versions successives de sa graphie phonétique, il utilise constamment e (de préférence ouvert) pour transcrire le digramme ai de l'orthographe usuelle. Il écrit constamment vre ([vre]) pour vray, et rime même ce mot à suivre (pour suivray)34. Plus trace de diphtongue donc, même en finale absolue où ai se prononce comme un e fermé. A l'instar de Meigret et Peletier, il prononce [-aJë] tous les mots en -age. Lorsqu'il juxtapose des textes en orthographe usuelle avec leur transcription phonétique, il lui arrive même d'écrire -aige (davantaige, usaige) tanscrit par -aje, ce qui montre de manière incontestable que la graphie -aige avait perdu toute valeur phonétique en cette seconde moitié du XVIe siècle.
Bèze, finalement, ne reconnaît plus la diphtongue ai que dans l'interjection hai (aujourd'hui aïe !). Il confirme du reste la parfaite identité phonétique des pénultièmes de parfaite et prophete, ainsi que de maistre et permettre avec, dans ce dernier cas, une différence de quantité35.
Les grammairiens du XVIIe siècle, s'ils continuent à se servir du terme pour désigner, par abus de langage, le digramme ai, ne reconnaissent plus, phonétiquement parlant, de réelle dipthongue. Oudin, qui donne généralement une prononciation assez marquée par l'usage parisien, discute les quelques cas où ai, en principe ouvert, prend le son de l'e fermé. En plus du ai final des formes verbales, largement attesté comme fermé, il mentionne aussi, comme exemple de ai fermé, les mots aimer, aider, traisner. Il n'est pas exclu qu'il s'agisse ici d'une des premières attestations du phénomène d'harmonisation vocalique36. Pour Chifflet, ai appartient aux « diphtongues qui se forment d'un seul son » ou même aux diphtongues « fausses et impropres ». Comme avant lui Bèze, ce même Chifflet atteste une différence de quantité entre deux voyelles de même timbre : l'e ouvert bref de mettre et l'e ouvert long de maistre37. Hindret, lui aussi, considère ai comme une fausse diphtongue38. Mais c'est Dangeau qui règle formellement son compte à la « diphtongue », en traitant ai comme une simple graphie alternative figurant, de manière générale, l'e ouvert et, dans certains cas particuliers comme les formes verbales en -ai, l'e fermé39.
Lorsque ai est suivi d'une voyelle, l'i fonctionne en général comme semi-consonne (yod). La question se pose donc de savoir si l'a précédent se conserve tel quel ou passe, sous l'effet de l'i, à e, ouvert ou, éventuellement, fermé. Les tergiversations des grammairiens de la Renaissance sont à l'image des hésitations de l'usage de leur temps. Ce n'est qu'au XVIIe siècle que se dessine peu à peu un consensus qui annonce l'usage moderne.
Si la tendance générale, en cette fin de XVIe siècle, va dans le sens de la prononciation par e, on trouve néanmoins jusqu'à la fin du siècle suivant des grammairiens, et non des moindres, qui condamnent l'e qu'ils entendent dans la bouche de nombreux locuteurs. C'est notamment le cas de Chifflet et de Hindret46. Dangeau, quant à lui, regrette encore en 1694 que l'y, « inutile » dans des mots comme ayez et ayant, ait induit « de mauvaises prononciations » ([èj]) alors que la graphie aïez aurait permis de maintenir « un a tout simple » dans ces mots47. Implicitement, il admet donc que, pour ces formes verbales, l'usage commun a fini par l'emporter sur la raison des grammairiens. Il n'empêche que ce même usage est jusqu'à nos jours resté incohérent, puisqu'on prononce encore par a des mots comme païen, aïeul, glaïeul, contre-exemples qui ne devraient pas remettre fondamentalement en cause la règle générale, selon laquelle c'est e qui s'est peu à peu imposé dans cette situation, même si la prononciation archaïque par a a pu être jugée plus élégante jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle.
Pour Sébillet, la diphtongue ai « se diastole en Païs, Thaïs, haïs, naïf »48. Il dresse ainsi la liste à peu près exhaustive des mots où l'on peut, en poésie, trouver a et i en diérèse49. A la rigueur pourrait-on ajouter le cas particulier de abbaye, tétrasyllabique au Moyen Age ([aba-i-ë]) et encore trisyllabique aujourd'hui ([abe-i] selon le Petit Robert, mais en concurrence avec [abè-i], [abeji] et [abèji] selon Martinet et Walter).
Dans les formes de haïr avec diérèse (haïr, haï, haïssons), c'est la prononciation par a ([a-i]) qui s'est maintenue. Les autres formes étaient originellement en e (tu hes, il het) et, pour elles, la graphie ai est donc une réfection de la Renaissance.
Pays, paysan, paysage étaient prononcés par a à l'origine, comme l'attestent Meigret et Peletier, quoique ce dernier mentionne peïs comme une prononciation efféminée50. Dès le XVIIe siècle, c'est néanmoins la prononciation par e qui s'impose peu à peu, si l'on en croit Oudin et Chifflet51.
Enfin, les contemporains du compositeur Guillaume Dufay semblent bien avoir, en tout cas en déclamation, prononcé les deux voyelles finales de son nom en hiatus ([dyfa(j)i]), ce qui ressort de diverses sources en vers dans lesquelles ce nom est trisyllabique, à commencer par la chanson Ce moys de may52 et par ce passage fameux du Champion des Dames53 qui définit ce que les historiens de la musique appellent, aujourd'hui encore, la contenance angloise.
De manière générale, Baïf note par e, c'est-à-dire e ouvert et long ([è:]) les ai de l'orthographe usuelle. Devant consonne, ce n'est que par licence qu'il écrit, rarement, fére pour faire (f° 13, 13v°) alors que, dans les autres formes de ce verbe, il arrive qu'il note par un e ouvert des ai qui, pour nous, ont valeur d'e féminin : fezant, fezoes54. Cas particulier bien connu, les formes éidas, éidant, éidront, éidér55, attestant la prononciation diphtonguée, tout à fait exceptionnelle devant consonne orale, des formes du verbe aider. On ne trouve pas, chez lui, de formes en -aige, tous les mots de cette série étant écrits en -aje56.
En finale absolue, c'est invariablement e ouvert qui s'impose, aussi bien pour les passés simples et futurs57 que pour fai (présent de l'indicatif ou impératif)58, j'ai59 ou pour des mots comme vrai, gai60. Baïf s'écarte donc sur ce point de la tradition de la rime et, probablement, de l'usage dominant. Un tel artifice lui permet de souligner le caractère long de ces finales, ce qui n'aurait pas été le cas s'il avait usé d'e fermés.
La syllabe féminine des mots en -aie est parfois élidée, comme lorsqu'il écrit vre' pour vraie ou ése' pour essaie61. Ailleurs, on trouve, dans des cas analogues, un yod intercalaire : geîë ([gèjë]) pour gaie62, et des graphies analogues pour délaie, paye, essaie63. Dans les autres cas où -ai- est suivi d'une voyelle, il hésite entre [aj] et [èj]. On a, par exemple, a suivi d'un yod ([aj]) dans ayant64, et aussi dans s'égayant, payant, aïeux, frayeur, rayon, frayés65. On trouve, plus rarement, e ouvert suivi d'un yod ([èj]}, par exemple dans s'égayait, s'égayant66. Cette dernière graphie lui est utile lorsqu'il a besoin d'une pénultième longue.
Pour le mot naïf, comme pour son propre nom, seuls cas de hiatus que j'aie trouvé, il garde à l'a sa prononciation naturelle ([a-i])67.
Mersenne68 reconnaît la diphtongue ai « dans ces mots, paier, & raier, dans lesquels ai ne fait qu'vne syllabe ». Ce qu'il décrit n'est donc pas une vraie diphtongue, mais une voyelle (probablement, pour lui, un a) suivie d'un yod ([paje(r)]). Il écrit aussi, et c'est intéressant car cela rejoint la position de La Noue :
Quelques vns ajoûtent la dixiéme [diphtongue] pour la derniere syllabe des futurs, qu'ils composent de l'é aigu, et de l'i, éi, au lieu de notre ai, comme en ces verbes direi, ferei pour dirai, & ferai, mais le seul é aigu suffit pour ces dictions diré, feré, &c.
Ces finales pouvaient donc encore, au premier tiers du XVIIe siècle, être perçues comme des diphtongues par une oreille musicienne qui leur préférait néanmoins le son de l'e fermé.
Voici ce que dit Bacilly :
Sur les Dyphtongues ai & au, il y a fort peu de remarques à faire, quant à la Prononciation, puis que la premiere n'en a point d'autre que celle de l'e, & la derniere que celle de l'o ; & comme c'est aux Grammairiens à parler de la difference de l'ai lors qu'il est semblable à l'e ouuert, ou masculin, ie ne m'étendray point sur ce sujet pour ne pas sortir des bornes que ie me suis proposé : I'en donneray seulement cet Exemple en passant, sur lequel le Lecteur pourra se regler pour tous les autres, aimer & faire, l'ai de aimer se prononce comme vn e moins ouuert, et celuy de faire, comme vn e fort ouuert : Il faut donc que l'on s'instruise fort exactement de ces differences d'ai, car autrement on prendroit bien souuent l'vn pour l'autre, & cela feroit vn son fort desagreable à l'oreille. .69
Faut-il voir, dans cette distinction entre aimer et faire, un signe d'harmonisation vocalique ? Il me semble plus vraisemblable d'y faire concourir deux autres facteurs : le fait que l'ai de faire soit accentué a pu le rendre plus ouvert à l'oreille de Bacilly qui, parmi les premiers, pressent le rôle de l'accent en français. Le fait que celui d'aimer, en plus d'être inaccentué, soit suivi d'une consonne nasale et ait été, dans un passé encore proche, nasalisé a pu aussi, à lui seul, modifier son timbre. Quoiqu'il en soit, on retrouve ici le souci de distinguer finement, pour la voyelle e, plusieurs degrés d'aperture.
I l y a encore vne autre Obseruation à faire lors qu'il se rencontre vn y apres l'a, qui est aussi vne affaire des Grammairiens, & dont ie diray ces deux mots en passant, que dans certains endroits l'a se prononce comme un e, en disant peyer pour payer, quoy que dans le mot de ayez cela soit en quelque façon douteux, & qu'il y ait du pour & du contre, quant à l'vsage, & qu'ainsi on puisse en ce rencontre ménager vn milieu entre l'a & l'e.70
On retrouve ici une hésitation très nettement perceptible chez les grammairiens jusqu'au XVIIe siècle. Le moins qu'on puisse dire est que Bacilly ne tranche pas...
Brossard se sert du digramme ai pour rendre compte de la prononciation de l'e ouvert italien71. Quant à Bérard, s'il ne traite pas expressément des diphtongues, vraies ou fausses, il condamne, au côté d'erreurs de diction véritablement énormes, Pêisage, Pêsible et Plêsir, auxquels il préfère Péisage, Pésible et Plésir 72, consacrant par là-même l'entrée de l'harmonisation vocalique dans la théorie du chant. Tous ses contemporains auraient-ils adhéré ? C'est tout sauf certain.
Enfin, Raparlier prescrit un é fermé dans Péysage et Pésible (harmonisation vocalique ?), un e demi-ouvert dans Plesir et un è ouvert dans Jamès. Pour lui :
Tous les Verbes qui à l'Indicatif se terminent en ais, se prononcent comme un è ouvert. Il faut en excepter sçais du Verbe sçavoir, qui se prononce : Je scé, é fermé. Tous les Futurs des Verbes ai, se prononcent é fermé. L'Indicatif présent, l'Imparfait, le Conditionnel présent, le Conditionnel passé pour l'auxilliaire avoir, le tout terminé en ois, se prononce comme un e demi-ouvert.73
Le cas d'ai suivi d'une consonne orale ne pose guère de problème : c'est, selon une tradition déjà établie au moment où s'expriment les premiers trouvères, le son de l'e ouvert ([è]) qui s'impose dans cette situation. Seule exception notable, le cas des formes du verbe aider, dans lesquels une prononciation diphtonguée ([èi]) voire en hiatus ([è-i]) a pu subsister jusqu'au XVIIe siècle.
Lorsqu'ai est final, il tend assez précocement à se confondre, au moins à la rime, avec e fermé ([e]). Toutefois, une prononciation légèrement diphtonguée a pu persister jusqu'au XVIIe siècle.
Suivi d'un e féminin non élidé, ai donne naissance à un yod intercalaire qui tendra à s'effacer au XVIIe siècle. Il y a hésitation quant au timbre de la voyelle précédente, l'a originel ([aje]) ayant tendance, dès le XVIe siècle, à se fermer en e ([èje]). Il est possible que la prononciation la plus archaïque ([ajë]) ait gardé la faveur en déclamation jusqu'au XVIIe siècle.
Suivi d'une autre voyelle, ai donne également naissance à un yod qui persiste jusqu'à nos jours. De manière assez générale, l'a précédent se ferme en e ouvert. On note toutefois, jusqu'au XVIIe siècle, une résistance des formes du verbe avoir (ayant, ayez...) qui tendent à conserver l'a. L'a s'est conservé jusqu'à nos jours dans les mots glaïeul et aïeul.
Enfin, a et i peuvent se trouver en hiatus. Dans ce cas, c'est [a(j)i], avec ou sans yod intercalaire, qui se maintien avec, toutefois, dès le XVIe siècle, un glissement vers [è(j)i] pour certains mots comme pays ou abbaye.
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